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Amañ : La mort reste à inventer



Sandra Rolland est consultante funéraire. Elle a fondé « Mes Funérailles » pour « contribuer à des obsèques plus respectueuses de l’humain et de la nature, proposer une nouvelle façon d’envisager la mort ».


« Quand mon père décède en 2018, j’ai 28 ans. La seule représentation des obsèques que j’ai à ce moment là, ce sont les cérémonies vues dans les films américains ! ». Sandra pourvoit à l’organisation de la cérémonie pour son père en Angleterre. Avec des volontés particulières : «un enterrement écologique, comme celui de son père, et un cercueil panier. Je ne savais pas du tout ce que c’était ! ».


Malgré la distance, elle trouve une entreprise de pompes funèbres qui répond aux désirs de son père. « Des personnes très humaines et disponibles, avec une grande sensibilité environnementale. Elles nous ont accompagnés pour que cela se passe le mieux possible pour nous et que cela soit représentatif de ce qu’il était ». Résultat : un cercueil panier, des fleurs locales et de saison, un corbillard électrique et une inhumation en pleine terre sans soins de conservation.


Cerémonies standardisées.

Sandra mène, au même moment, une réflexion sur sa vie professionnelle. « Après un long parcours de commerciale, je cherchais un métier plus respectueux de la planète. Au moment du décès de mon père, je terminais un contrat dans le domaine de l’environnement. L’expérience que je venais de vivre m’a incitée à m’intéresser aux métiers des pompes funèbres. Je pense qu’auparavant je n’aurais pas pu ! Par contre, j’y allais avec une expérience anglaise... ». Elle commence par des stages : une phase d’observation du métier autant que d’elle-même et de ses émotions. « Je me suis confrontée à la vision des morts et aux familles endeuillées. C’est compliqué de voir souffrir les gens, de mettre de la distance. Garder de l’empathie sans calquer la douleur sur soi ».


Mes funérailles : voir les obsèques autrement

Elle obtient son diplôme de conseillère funéraire en 2018. « 80% du programme de la formation est lié à la législation, peu sur l’organisation de la cérémonie. Même si la réglementation c’est très important, ça en dit long sur la vision de la mort en France. On nous impose des cérémonies standardisées avec soit une inhumation, une incinération ou un don du corps à la science ». À partir de ces expériences, Sandra décide de monter son propre projet « pour contribuer à des obsèques plus respectueuses de l’humain et de la nature. Je me rends bien compte que je remets en cause des décennies de croyances. Mais je souhaite ouvrir le champ des possibles : que chacun ait le choix de son mode de sépulture, sans jugement. Avec Mes Funérailles, proposer une nouvelle façon de voir les obsèques et la mort ».


Dépasser un déni.

La mort. Point final de nos vies. Un moment qui nous concerne tous mais dont nous nous occupons, contraints et forcés quand nous sommes confrontés à une disparition. « La mort est un sujet tabou. C’est difficile de se projeter sur sa propre fin et parler de la mort n’est pas habituel. Or, nous oublions que la mort fait partie de la vie. En parler, c’est soulager d’un poids social, individuel et collectif. Car chacun d’entre nous en porte une partie ». Sandra en est convaincue, parler de la mort c’est aussi améliorer la vie : « pour que chacun puisse faire ses choix en connaissance de cause et non pas dans un délai court où les émotions sont fortes. Faire en sorte que ce moment ressemble à la personne disparue, qu’il ait du sens ».


Accompagner la Mort Aujourd'hui

C’est pourquoi la jeune femme fait partie du collectif AMA, Accompagner la Mort Aujourd’hui. Encore informel, il réunit quinze professionnels : « Nous assumons nos métiers et souhaitons libérer la parole autour de la mort. A terme, nous aimerions créer un salon de la mort avec une présentation de nos activités, des conférences. Prôner la transparence. Mais nous devons attendre que le public soit prêt à cela ! ».


Des nouveaux métiers

Selon une étude de la Fondation des Pompes Funèbres Générales de 2018, un Français sur trois estime qu’il n’y a pas suffisamment d’alternatives aux cérémonies religieuses. Une cérémonie, un rituel que chacun peut inventer. Pour recréer du sacré même lorsqu’on est athée. « Pour mon père, nous avons pu organiser la cérémonie comme nous l’entendions. L’entreprise des pompes funèbres nous a incités à créer un livret pour compiler les souvenirs, des témoignages pour honorer sa mémoire. Que l’on puisse s’impliquer permet à chacun de se sentir considéré et cela participe au travail de deuil. C’est tout à fait possible en France aussi ».


Emergence de nouveaux métiers

Le nombre croissant de cérémonies laïques fait émerger de nouveaux métiers pour personnaliser les obsèques : consultant funéraire, officiant laïque, facilitateur de démarches après obsèques. Mais aussi des coopératives comme La Coopérative Funéraire de Rennes. Sur un modèle créé dans les années 40 au Québec, elles souhaitent permettre aux citoyens des choix éclairés, un juste prix des prestations, sensibiliser sur des pratiques funéraires plus écologiques, fédérer une communauté liée aux obsèques.


Impact écologique

Imprégnée de son expérience anglo-saxonne, Sandra s’est aussi penchée sur la question de l’impact écologique des funérailles. « Il est lié à notre société de consommation. On fait souffrir la planète. Le béton est énergivore et même les monuments en granit français sont réalisés à l’étranger par manque de main d’oeuvre pour les tailler ici. Certains font 38 000 km ! Les crémations émettent du carbone et la thanatopraxie utilise du formol pour retarder la dégradation du corps ».


Impact environnemental

Selon une analyse environnementale du rite de la crémation et de l’inhumation en Ile de France en 2017, une inhumation représente, en émission de CO2, plus de 260 000 km en train contre 73 000 pour une incinération. De même, une inhumation en pleine terre diminue l’impact environnemental de celle qui suppose un creusement, la mise en place d’un caveau en béton et d’un monument. Les essences de bois des cercueils, le matériau des poignées, les colles utilisées, les tissus pour garnir l’intérieur sont aussi des facteurs impactants pour la planète.


Retour à la terre

« D’où l’intéret de pouvoir proposer des modes de sépultures en fonction des convictions de chacun. Si l’on replace la mort dans le cycle naturel de la vie, nous pourrions aussi envisager l’humusation, c’est-à-dire, permettre au corps de devenir humus ». Un « retour à la terre » qui existe déjà en Belgique et aux Etats-Unis mais pas légalement possible en France. Cet humus est ensuite déposé par la famille où elle le souhaite. « Pour planter un arbre, par exemple, en mémoire du défunt ».


Cimetières naturels

A l’image de l’un des derniers messages d’Axel Kahn, généticien et président de La Ligue contre le Cancer décédé l’été dernier : «L’humus de mon corps, quand il sera putréfié, permettra de participer, peut-être, dans la terre, à l’éclosion d’une marguerite. Et l’idée qu’il y ait un peu de molécules d’Axel Kahn dans une pâquerette, cela me réjouit ». Pour le moment, en France, seuls les cimetières naturels comme celui de Niort répondent à ce voeu : «le corps et les cendres sont rendus le plus naturellement à la terre. Déposé en pleine terre, dans un cercueil ou une urne en matériaux biodégradables, le défunt ne reçoit plus de soins de conservation, sauf rare exception».

www.mesfunerailles.com

Innover pour améliorer l’impact social

Patrice Hénaff,
directeur de Rich’ESS,
pôle d’Economie Sociale et Solidaire du Pays de Saint-Brieuc.

«Les métiers émergeants, comme celui de Sandra ainsi que les coopératives funéraires, sont porteurs de solutions. L’innovation technologique, à impact positif pour la planète, s’est emparée du secteur des pompes funèbres avec les cercueils en carton. Elle se prolonge par de l’innovation sociale : sensibiliser le citoyen sur le sujet de la mort, informer sur l’incidence écologique des funérailles, fédérer une communauté d’intérêts liés aux obsèques. En mettant plus d’éthique, de solidarité, d’écologie dans les démarches, ces acteurs redonnent du sens aux obsèques et, à terme, amèneront la législation à évoluer. Ces changements dans l’activité des pompes funèbres ont des répercussions à plusieurs niveaux : sur les acteurs de ce secteur, les clients, les territoires et la société en général ».

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